"Tantra et Tango, un lien subtil."
Conférence donnée le 23 juin 2007 à Teulat, au lieu dit "graine d'étoile", à l'initiative de l'association Kézacoach.
Cette conférence vous invite à partager notre perception du lien que nous tissons entre le tango et le tantra dans une démarche de développement personnel.

préambule:
le tanra est un art de vivre, une philosophie spirituelle et ce qui anime, nourrie , motive cet exposé, au de là des considérations intellectuelles,
c'est bien évidement l'Amour
(à ne pas oublier tout au long de votre lecture)

Commençons donc, en introduction, par une référence à la poésie.

Gaston Bachelard, dans "l'intuition de l'instant", présente la poésie comme

"destructrice de la continuité simple du temps enchaîné".

Cette approche nous apparaît particulièrement pertinente pour le tango et le tantra. Pour bien percevoir ce lien, rappelons, toujours avec Gaston Bachelard, l'existence de deux temporalités:

Le temps horizontal et le temps vertical.

Le temps horizontal représente le temps linéaire, le temps commun, celui de la vie courante qui fuit avec l'eau du fleuve, avec le vent qui passe. Ce temps, nous le remplissons par le Faire, et devient parfois synonyme de routine. Le temps vertical, lui est un temps suspendu, dans lequel nous sommes à la fois puissant et profond, à la fois enraciné et la tête dans les étoiles. Ce temps, nous le goûtons dans l'Etre.

Ainsi, le tango argentin inscrit dans le temps horizontal un récit, une trace: boléos, saccadas, altérations...sont d'autant d'événements créés pour maintenir l'illusion que nos existences s'inscrivent bien dans une temporalité linéaire. Et trop souvent, nous tombons dans un bavardage routinier, une prose administrative de cadences , souvent hélas à contre temps.

Or, il est possible, par le tango argentin, à tout moment, de suspendre le temps, dans un silence corporel, de poser notre sensation sur la verticalité de notre axe commun; et d'entrevoir ainsi , par une conscience directe, dans cette verticalité, la qualité d'Etre de la relation dansante. En ce lieu de nudité silencieuse, l'authenticité du corps dansant est à fleur de peau.

Il en est de même dans la relation tantrique: en complément à une sexualité agitée, horizontale, de la vie courante, en aller-retour, où l'homme s'active dans le faire et la partenaire se laisses faire, le tantra invite à la verticalité des corps, afin de créer une suspension de temps par un silence éloquent, une simple respiration circulaire.

Cette perception du temps , nous la retrouvons aussi dans Le Shobogenzo de maître Dogen, Vraie loi, trésor de l'œil, dont la traductrice Yoko Orimo nous propose l'illustration commentée suivante:
Face au temps chronologique qui passe…
...déclencher l’arrêt du temps par la méditation…
...qui autorise la descente au fond de notre être, par la puissance de la concentration...
...afin de ce connecter avec la plénitude…
...pour, dans le cadre de notre vie d’ici et maintenant…
…accomplir son œuvre.
Dans le domaine du Tango Argentin , nous pourrions traduire par : Lors de mon déplacement dans un bal (quel galère !), espace où le temps chronologique se matérialise (avec rétroviseur, radar et ABS !), pensons de temps à autre, à se poser, déposer, reposer, bref à suspendre le temps afin de mieux s’enraciner, fusionner avec sa partenaire (l’invisible, au nom de dieu !), afin de pouvoir, dans les espace-temps initiés par le bal, placer une structure (enfin, c’est pas trop tôt !)

Pour conclure ce premier lien, il apparaît toujours possible, dans le tango comme dans le tantra, de suspendre le temps dans cette perspective poétique de rompre avec

" la continuité simple du temps enchaîné".

C'est ainsi que nous entrons dans un royaume où l'essentiel est dans l'invisible. Nous rejoignons ici Jésus qui, à la question d'un apôtre préoccupé par ses désirs "que va-t-il se passer dans ton Royaume céleste?" , répondit: " dans mon royaume" , le temps n'est plus".

Temps vertical , espace intime de circulation d'énergie

Cette suspension du temps aide grandement à la création d'un espace intime. Ce lieu est nommé par F.Cheng( de l'académie française) " le vide médian"; par Daniel Sibony, "l'entre-deux corps" ; ce qui rejoint la métaphore de l'écharpe de Jacques Salomé ; un lieu donc de présence-absence; Prendre soin de la création de cet espace demande avant toute chose de prendre soin de soi, et non pas de se préoccuper de l'autre. Ainsi, cette création peut devenir un espace de circulation d'énergie. Ce qui invite à compléter le schéma habituel d'une relation horizontale, quantitative, basée sur le concept de donner/recevoir pour entrer dans une approche qualitative, réciproque et circulaire de la relation; dans le domaine des pratiques tantriques , cette invitation , très concrètement, révèle le problème de l'éjaculation - don du shiva reçu par la shakti - qui est une immense perte d'énergie pour l'homme. Nous verrons, en conclusion une procédure pour annuler totalement le réflexe éjaculatoire et ainsi permettre , au sein de l'entre-deux corps, de ne pas limiter la relation à un don et une réception, mais d'entrer à nouveau dans un royaume où l'énergie circule.
L'exploration de cet espace de circulation peut aussi trouver sa résonance en tango, dans le jeu de l'inversion des rôles, lieu d'exploration de sa bipolarité ( le yin et le yang ). Cette inversion , cette "révolte intime " ( Julia Kristéva) est aussi essentielle en tantra où la shakti se voit offrir la possibilité d'aller à son rythme dans la relation.
La création de cet "entre-deux corps" ouvre aussi la porte à la perception d'une certaine unité universelle, ce que Richard Moss nomme "le deuxième miracle". Le premier miracle permet de faire de nous des humains en nous installant dans la dualité sujet-objet; mais cette aptitude à nous projeter hors de nous-même, cette nature qui , entre 0 et 18 mois après la naissance, prend conscience d'elle même, cette séparation crée en nous une souffrance , un "manque à être"; le deuxième miracle émerge de notre capacité à retrouver cette sensation d'unité. Bernard Montaud ("psychologie nucléaire") parle d'un passage du petit cercle traumatique boiteux , où l'homme regarde son monde , au grand cercle Transformé où l'homme regarde le monde. Cette dimension est parfaitement illustrée par par le poème suivant, cité par f.Cheng dans "cinq méditations pour la beauté":

« La rose n’a pas de pourquoi,
fleurit parce qu’elle fleurit
Sans souci d’elle-même
Sans désir d’être vue"

Ainsi , nous pouvons maintenant distinguer clairement le plaisir de la joie. La recherche constante du plaisir trouve toujours son ombre: la douleur; en effet , c'est la lutte en vue de répéter et de perpétuer le plaisir qui devient de la souffrance, par peur de perdre ce que nous avons ou de ne pas trouver ce que nous cherchons. Le plaisir relève de la mémoire, du vieux, de l'expérience, de la répétition.
La joie est tout autre chose que le plaisir: la joie relève de la nouveauté, du temps vertical. Lorsque je vois les choses de ce monde avec une joie intense et que j'observe, il n'y a pas d'observateur, mais une beauté telle que l'amour; je deviens présence-absence, sans problème, sans tracas, sans angoisse.

Mise en oeuvre

Dans nos ateliers et stages de "Tango Sensitif", notre démarche, pour être en résonance avec notre propos, est de commencer par le commencement - le danseur tel qu'il est - et non pas par la fin - le tango comme modèle, comme idéal.
Concrètement nous accordons à la détente une priorité absolue;
non pas sous forme d'injonctions (discours paradoxal) du style "soyez détendu", "vous devez vous détendre" qui déclenche l'idée qu'il y a un effort à faire donc une tension.
Nous plongeons les danseurs dans une ambiance de détente par
trois bras de levier:

en tango argentin
le jeu
La dimension ludique est essentiellement abordée par l'invitation à développer des capacités d'improvisation dans la danse, à s'amuser avec des variables afin de colorer sa marche et à surprendre son partenaire de jeu. Et de revenir à la parabole de Jésus:
"si vous n'êtes pas comme le petit enfant,
vous n'entrerez pas dans le Royaume"
la démarche
Commencer par l'apprentissage de structures, c'est obligatoirement créer un objectif, un idéal à atteindre; donc une distance à parcourir, des difficultés et des obstacles à franchir; donc un effort à faire, donc une mise en tension; à l'opposé de cette démarche scolaire, délirante par sa vision paradoxale du changement, notre approche centre le regard sur le danseur, son corps et sa capacité à créer un vide médian fluide et animé.
la respiration
Nous explorons le corps par des situations d'écoute silencieuse, de pranayama, de cohérence cardiaque.

et en tantra
la rétention de l'éjaculation
En tantra, le jeu et la respiration sont toujours essentiels pour la détente, mais elle peut- être amplifiée, pour le shiva, par la rétention de l'éjaculation. En effet, une des source de préoccupation - et donc de tension- de l'homme est d'arriver en haut de la montagne trop rapidement ( "11 minutes" de Paulo Coelho) et , suite à l'éjaculation, de basculer de l'autre coté du fil du rasoir avant même que la partenaire ait eu le temps d'apprécier quoi que ce soit. La perte d'énergie entraîne alors l'arrêt brutal de la relation. Un bon sommeil s'en suivra avec un sentiment plus ou moins accentué de culpabilité.
Parmi les procédures pour parvenir à la rétention de l'éjaculation, Vajroli semble être la plus simple et la plus radicale. Elle est superbement décrite dans le livre d'André Van Lysebeth :
" Tantra, le culte de la féminité" .
Enfin de conclure je citerai Michel Serres

"sans doute, l'humanité commence-t-elle avec la retenue"

bibliographie:


"Tantra, spiritualité et sexe" Osho, ed Almasta

"Tantra, le culte de la féminité" André van Lysebeth, ed Flammarion

"Conversations impudiques" Madeleine Chapsal, éd Pauvert

"La psychologie nucléaire" Bernard Montaud, éd Editas

"Le corps et sa danse" , Daniel Sibony, ed Seuil

"La révolte intime" Julia Kristéva, ed Fayard

"Onze minutes" Paulo Coelho, ed Anne Carrière

"Cinq méditations sur la beauté" François Cheng, ed Albin Michel

"Le deuxième miracle" Richard Moss, ed le souffle d'Or